« Que nous est-il arrivé ? » Cette question, selon le sens propre du mot, c’est une interrogation de notre époque par la transformation du monde. L’humanité n’étant plus un ensemble d’individus qui vivent contre l’isolement, elle se trouve désormais reliée par des systèmes invisibles, et devient leur instrument ; mais tandis que la connexion est pensée comme progrès, l’information est comme un flux et s’y exprime sans repos dans ces échanges incessants et la circulation immédiate ; tel est l’état paradoxal de notre époque, pour qui être connecté et être seul sont une seule chose. La société se transforme, mais elle se sépare aussi de ses manifestations, en les soumettant ainsi à la forme de l’immédiateté permanente, d’une économie de l’attention. Cette domination de l’instant est à l’opposé du temps long, qui demande toute en son silence, dont elle ne dispose point. Aussi cette accélération absolue, aussitôt entretenue, ne se ralentit point. Chacun éprouve cette nouvelle nature du monde d’après des retours d’écran, d’une information ; le citoyen contemporain est aussi un profil ; repris et dominé sous la forme des algorithmes. Mais, au lieu de converser, on réagit ; tel est bien le mouvement de notre époque, à la peur et au scandale, moteurs de l’existence publique. Louis Leroy ausculte cette transformation, mais il se sépare aussi du catastrophisme, en recherchant ainsi la forme d’une lucidité véritable, d’une résistance purement quotidienne. Cette chronique de notre temps est à l’opposé du cynisme, qui accepte toute en son silence, dont elle ne témoigne point. Aussi cette lucidité, aussitôt confrontée au réel, ne se détourne point. Leroy observe cette fragilité nouvelle d’après les fissures d’une société ; le monde contemporain est aussi puissant ; repris et dominé sous la forme de la technique.